Les cartels mexicains de la corrida

L’enquête qui suit a été menée par Paty Zavala et Elideth Fernandez (Movimiento Consciencia, Mexique). Elle a été présentée à l’occasion du récent Sommet du Réseau International Antitauromachie qui s’est tenu à Mexico les 5 et 6 novembre 2022. Certains éléments qui figurent ci-après résultent de discussions directes menées entre Paty Zavala et l’auteur de ces lignes après la tenue du Sommet.

Les chiffres-clés de l’économie de la corrida au Mexique

Selon l’UCTL (Union de Criadores de Toros de Lidia) en Espagne, il existe une production internationale de la race taurine destinée aux corridas qui s’étend à travers les huit pays tauromachiques : l’Espagne, le Portugal, le sud de la France, le Mexique, la Colombie, le Pérou, l’Équateur et le Venezuela. En Europe, cela représente 392 élevages qui se distribuent entre l’Espagne (320), la France (48 dont seulement 3 référencés par l’UCTL) et le Portugal (24).

Au Mexique, 259 élevages sont répartis sur 21 Etats. Il est à noter que, dans ce pays, les taureaux dits de lidia ne sont pas utilisés que pour des corridas mais également d’autres spectacles taurins cruels, pour la plupart inexistants en Europe (jaripeos, rodeos, torneos de lazos, torneos de charros, etc.) Sur la carte ci-dessous, les chiffres entre parenthèses sont ceux officiels de 2019 alors que les autres sont ceux de 2022 tels qu’ils ont été relevés par Paty Zavala et Elideth Fernandez, en recul par rapport à 2019. Curieusement, le Texas (USA) produit également des taureaux dits de lidia, avec un seul élevage.

Selon les informations de l’ANCTL (Asociación Nacional de Criadores de Toros de Lidia, équivalent de l’UCTL pour le Mexique), il y a une population de “toros bravos” d’environ 200 000 individus au Mexique. En Espagne, l’UCTL estime qu’il y en a 214 000, donc un nombre très comparable.

Le prix d’un taureau destiné aux corridas pour les différents types de “spectacles” dépend de divers éléments, tels que le poids, l’âge, le prestige de l’élevage, l’arène ou la réputation de l’empresario (organisateur de corrida). Leur valeur approximative est comprise entre 30 000 et 300 000 pesos, parfois plus (entre 1 500 euros et 15 000 euros par taureau, ce qui est similaire à ce qui se pratique en France ou en Espagne).

La viande de taureau dit de combat en carcasse a un coût approximatif de 78 pesos (4 euros) par kilo de viande. Comme en Espagne, le coût d’élevage d’un taureau de combat est de 5 000 euros et, dans les salles de découpe, de 400 à 500 euros. La variété mexicaine est attrayante pour différents marchés, tels que l’américain, le péruvien et le colombien, même si elle est qualifiée de “dure” et de “basse qualité”.

L’élevage au Mexique est l’une des activités productives les plus dynamiques dans les zones rurales (toutes espèces confondues). Les bovins sont classés par le ministère de l’Agriculture et du Développement rural en deux espèces : Bos taurus (européen) et Bos indicus (indo-pakistanais). Le ministère mexicain de l’Agriculture, ainsi que d’autres agences gouvernementales, ont enregistré les bovins destinés aux arènes comme “ruminant” ou “bovin”. Dans les statistiques, ils sont identifiés comme “non classifiés” s’ils ont été élevés et sélectionnés spécifiquement pour des spectacles taurins.

Dans la plupart des pays américains, les équidés sont tués pour la consommation humaine. Ce sont généralement des animaux rejetés en raison de performances jugées mauvaises dans les compétitions sportives ou professionnelles, de blessures ou d’un âge avancé, qui sont utilisés pour nourrir la population humaine. La viande de cheval n’est pas courante dans l’alimentation mexicaine. Le Mexique est l’un des pays qui exporte le plus ce produit. Parmi les principaux pays acheteurs de viande de cheval figurent les États-Unis, les Pays-Bas, la Russie, la France, l’Italie, la Chine, le Vietnam, le Japon, l’Égypte, le Vietnam, le Kazakhstan et la Belgique.

Les grands parrains de l’industrie tauromachique mexicaine

Cinq hommes contrôlent une large partie du milieu tauromachique mexicain. Ils sont aussi riches qu’influents. Il faut y ajouter un Français, Simon Casas, jamais bien loin quand il y a un coup potentiellement juteux à jouer.

Commençons par les trois administrateurs des arènes de México :

  • Alberto Baillères González, le deuxième homme le plus riche du Mexique après Carlos Slim,
  • Javier Sordo, architecte de renom, éleveur et propriétaire de la Xajay Ganadería,
  • et Mario Zulaica, ancien torero.

Ils dirigent ensemble les arènes Monumental, les plus grandes du monde. Ces trois-là sont en train de se prendre un sacré bouillon avec l’absence de corridas depuis trois ans dans l’arène qu’ils gèrent (deux ans pour cause de pandémie et un de plus avec leur décision récente d’annuler la temporada qui commence).

Baillères est décédé en février 2022, mais ses fils ont pris sa suite.

1 – Alberto Baillères

Alberto Baillères a été le président de Grupo Bal, un conglomérat qui comprend des entreprises des secteurs du commerce, des mines, de la métallurgie, des assurances et de la finance, entre autres. Ses entreprises ont servi à financer la tauromachie dans les différentes arènes du Mexique. La tauromachie était l’une de ses grandes passions, que ce soit au Mexique, en Espagne ou en France. Ses fils ont pris sa suite après son décès, dans un mode de fonctionnement clanique qui rappelle la façon dont cela se produit en France (même si à une bien plus petite échelle), à Arles par exemple avec la famille Jalabert qui contrôle les arènes depuis des décennies.

L’un des rêves de Baillères était de devenir un éleveur également en Espagne – on ignore à l’heure actuelle si ses fils le souhaitent aussi. Ses sociétés possèdent plusieurs arènes tels que le Nuevo Progreso de Guadalajara, le Monumental de Aguascalientes, le Monumental de Monterrey, le Monumental de Ciudad Juárez et celui d’Irapuato, entre autres. En Espagne, il possède les arènes Vista Alegre de Bilbao et il était sur le point d’en acquérir d’autres.

– La Fusion internationale pour la tauromachie, une alliance avec Simon Casas

Son entreprise taurine s’est alliée avec Simón Casas et José Cutiño, créant la Fusion Internationale pour la tauromachie (Fusión Internacional por la Tauromaquia).

Cette opération a pour principale motivation de protéger les corridas dans les trois pays où se concentrent trois des aficions les plus importantes au monde : l’Espagne, la France et le Mexique. Baillères voyait l’Espagne et la France comme des centres stratégiques de la tauromachie avec le Mexique.

De par cette alliance, les sociétés de ces trois hommes contrôlent 19 arènes réparties sur trois pays :

  • Espagne : Valencia, Málaga, Zaragoza, Córdoba, Olivenza, Badajoz, Alicante, Almendralejo, Zafra, Don Benito.
  • France : Nîmes et Mont de Marsan.
  • Mexique : Aguascalientes, Jalisco, Nuevo León, Guanajuato, Chihuahua, Guerrero, Yucatán.

2 – Javier Sordo

Javier Sordo Madaleno Bringas possède la ganaderia Xajay, évaluée à 100 millions de dollars, une somme astronomique qui donne le vertige. Elle est située dans l’État de Querétaro. On va y revenir un peu plus bas.

En dehors de ses activités tauromachiques, Javier Sordo est l’un des architectes les plus prestigieux du Mexique. Jaime Álvarez est l’administrateur de l’élevage, il a été très catégorique dans les caractéristiques que la ganaderia Xajay doit conserver pour rester au plus haut niveau dans les attentes du public et des toreros. Bien que le prix de vente de ses taureaux soit très élevé et qu’ils soient cotés parmi les plus recherchés, la ganaderia n’est pas rentable pour autant, en raison de ses critères “d’excellence”.

Quant à savoir de quelle façon cet élevage au prix exorbitant et aux coûts de fonctionnement abyssaux est une entreprise qui compte pour Sordo, l’avocat qui la supervise juridiquement a déclaré sans rire qu’il s’agissait d’un simple “passe-temps” pour lui.

Un “passe-temps” à 100 millions de dollars qui est, de plus, un gouffre financier…

3 – Mario Zulaica

Mario Zulaica, le troisième membre du triumvirat qui contrôle les arènes Monumental à Mexico, est originaire de San Lui Potosi. Ancien torero à la retraite, il est le directeur des arènes.

Il a déclaré que la “fiesta brava” (la corrida) à Mexico souffre d’un sérieux déficit, qu’il attribue au renouvellement des générations parmi les aficionados, les plus jeunes montrant de moins en moins d’intérêt pour les corridas. Une situation courante dans tous les pays tauromachiques, de toute évidence.

Le but de Zulaica est de capter l’attention des jeunes, de convaincre le nouveau public que se rendre dans les arènes est « à la mode » alors que l’image des corridas se ringardise au Mexique comme ailleurs. Ce qui est recherché, c’est de positionner le spectacle des taureaux pas seulement pour les taurins déjà convaincus et dont le nombre diminue avec leur vieillissement, mais pour ceux qui recherchent un simple divertissement pour le week-end. Il veut positionner les corridas dans le secteur populaire, ce qui est actuellement de moins en moins le cas.

Conscient du manque de soutien que reçoivent les novilleros au début de leur carrière, il a conçu les “sonadores de gloria” (rêveurs de gloire) qui sont des duels de novilleros venus d’une part des meilleures écoles taurines mexicaines et d’autre part des plus prestigieuses écoles taurines des autres pays tauromachiques. Il s’agit d’un nouveau format qui vise à maximiser la promotion de “talents”, ainsi que de mettre en avant les meilleurs écoles de tauromachie au niveau mondial.

4 – Armando Guadiana Tijerina

Armando Guadiana Tijerina est un homme d’affaires, un ingénieur civil, un éleveur, un agriculteur et un homme politique. Il est actionnaires dans seize entreprises, dont au moins six sont axées sur l’industrie minière. Il a le contrôle d’entreprises dédiées à l’extraction du charbon, de l’or, de l’argent, du zinc et du fer.

Il a été sénateur dans le groupe parlementaire du Parti du Mouvement de Régénération Nationale (Morena, parti de gauche créé en 2011 par l’actuel président du Mexique Andrés Manuel López Obrador qui est, lui, anticorrida). Il s’est retrouvé Président de la Commission Energie et Membre de la Commission du Commissariat à l’économie, de la Commission des communications et des transports, de la Commission des ressources hydrauliques et de la Commission des Mines et du Développement Régional.

Il possède deux ganaderias, La Cardona et D’Guadiana, situées respectivement dans l’État de Coahuila (qui a aboli la corrida en 2015) et dans l’État de Zacatecas.

Il a effectué plusieurs voyages en Espagne pour assister aux corridas de Séville, Madrid et Bilbao en tant qu’aficionado.

En 2019, Guadiana a failli être nommé ambassadeur en Espagne, car des voix se sont élevées au sein du parti Morena pour demander sa démission de président de la Commission sénatoriale de l’énergie ou même de son poste de sénateur, ceci en raison de son opposition aux décisions du président López Obrador. Il s’agissait de l’éloigner en lui procurant une sortie qui ressemble à une promotion. Mais finalement, cela ne s’est pas concrétisé.

5 – Pedro Haces Barba

Terminons par le plus sulfureux. Pedro Haces Barba est un ancien délinquant multirécidiviste qui a fait de la prison. C’est un homme politique, dirigeant syndical, éleveur et propriétaire de la société Don Bull Productions. Il a été sénateur sous les couleurs de Morena et il est le président de l’Association taurine mexicaine.

– La face sombre de Pedro Haces

Il a été décrit comme un carriériste politique en étant membre du PRI et du PAN, dans les années 1990.

Plus grave, il a été détenu pour port d’armes illégales et vol de véhicule. En 2016, il était lié aux entreprises de blanchiment d’argent des anciens gouverneurs de Quintana Roo et de Veracruz (actuellement emprisonnés). Décidément, l’ombre du narcotrafic n’est jamais très loin. Voir ces deux articles en cliquant ici et ici (en espagnol).

Récemment, il a été signalé pour avoir recouru à des pratiques telles que les menaces et la pression.

Il possède deux ganaderias à Mexico, Los Ébanos et Pedro Haces et Hijos. Il possède également l’entreprise taurine Don Bull. Le directeur de cette société est le matador à la retraite Curro Leal. L’entreprise a la concession de l’arène Silverio Pérez, à Texcoco, dans l’État de Mexico et de la Monumental Zacatecas, ainsi que de l’arène El Relicario à Puebla (près de Mexico), et donc, depuis peu, en association avec Simon Casas, des arènes de Las Ventas à Madrid, en Espagne.

Guadiana (dont nous avons parlé plus haut) et Haces ont tenté de relancer les corridas dans leur fief de Zacatecas, où ils sont fortement impliqués. La toute-puissance supposée de ces hommes n’a pas suffi à enrayer le déclin des corridas. Leur initiative a abouti à un échec monumental, avec des prix de places allant de 150 pesos (8 euros) à 950 pesos (50 euros) et une très large majorité des gradins restée totalement vide.

Des commentaires dans des groupes de tauromachie et d’aficionados ont justifié cet échec par la vague de violence que connaît Zacatecas et les places trop chères (le salaire mensuel moyen d’un Mexicain est de 6500 pesos, ce qui fait un peu plus de 300 euros). C’est un mensonge total, puisque des spectacles organisés dans les salles El Palenque et Multiforum également à Zacatecas étaient complets malgré des tarifs bien plus élevés. Au Multiforum, il y a eu jusqu’à 20 000 spectateurs, quel que soit le coût du billet.

  • Les tarifs à El Palenque allaient de 1 300 pesos (65 euros) à 10 000 pesos (500 euros).
  • Pour le Multiforum, les concerts ont été en grande partie gratuits, à l’exception de trois où les tarifs allaient de 830 pesos (45 euros) à 5 300 pesos (265 euros).

L’échec de la reprise de corridas à Zacatecas relève donc entièrement d’un désintérêt du public.

– Les liaisons dangereuses : partenariat entre Haces et Casas

Pedro Haces a fait de nombreux voyages en Espagne, dans des villes comme Madrid, Séville et Bilbao pour assister à des corridas et des tientas. Son séjour lui a servi à mener des négociations et des rencontres avec des hommes d’affaires et des éleveurs pour promouvoir les matadors et novilleros mexicains.

Le 23 octobre dernier, un accord a été annoncé en Espagne par Pedro Haces et Simon Casas. Aux termes de cet accord, ils sont partenaires dans le but de réaliser des “synergies” qui aident la tauromachie en Espagne, en France et au Mexique, dans des “moments difficiles qui soulèvent de nombreuses questions“.

Quant un ex-taulard violent lié au blanchiment de la drogue s’allie à un spécialiste des fraudes fiscales à répétition, on se dit que cela ne pouvait mieux tomber (ou pire, en l’occurrence).

Pedro Haces a affirmé : « Il s’agit de réaliser l’union des pays qui partagent la culture de la tauromachie et d’unir leurs forces face à cette stratégie mondiale d’interdiction qui est déjà là. Nous ne voulons pas que ce que nous voyons se produise, nous ne pouvons pas rester les bras croisés en regardant ce qui se passe au Mexique, en Espagne, ce qu’ils essaient de faire en France, au Venezuela et en Colombie ».

La culture de la tauromachie ? Vraiment ? Vous avez remarqué que, pour une fois, ils n’ont pas une seule fois parlé de leur “amour” pour les taureaux qu’ils torturent ou de “l’art” supposé de la corrida, mais uniquement de leur appétit insatiable pour les profits qu’ils veulent continuer à amasser malgré le recul en chute libre de la tauromachie dans les derniers pays où elle survit encore ?

Voilà qui a le mérite d’être clair.

Roger Lahana

Mille mercis à Paty Zavala et Elideth Fernandez pour ce travail phénoménal d’enquête dans les milieux de la tauromachie mexicaine. Elideth est membre du Comité d’honneur de No Corrida depuis sa création.