Dialogue de sourds avec un torero

Rencontre inattendue avec Mehdi Savalli, ex-torero, professeur et directeur à l’Ecole Taurine d’Arles, dans un supermarché le 24 septembre. La discussion a commencé un peu par hasard (nous nous sommes déjà croisés plus d’une fois dans le passé).

– Je torée, me lance-t-il.
– Vous tuez, donc vous êtes un tueur (puisque c’est la traduction de “matador”).
– Je suis du Sud, laissez-nous nos traditions.
– La corrida est espagnole.
– Maintenant elle est ancrée dans nos traditions. L’interdiction de la corrida apportera l’extinction de la race.
– C’est faux : le président de l’Association des éleveurs français de taureaux de combat a reconnu voici deux semaines que seuls 7% vont à l’arène.

Sempiternel argument, ramener le débat au fait de manger de la viande ou pas (je ne suis pas rentrée dans ce jeu).

– Caron ne veut même pas tuer les moustiques.
– Je vous parle de la corrida et de son abolition.
– Si vous faites interdire la corrida, on vous cherchera et on fera sauter vos maisons.
– Mais, si une loi est votée, vous devrez vous y plier ; vous nous menacez, mais il faudra faire sauter les maisons des députés, des préfets, des forces de l’ordre, etc.
– Vous me donnez 2000 € par mois, j’ai de quoi faire vivre mon fils, et je reste chez moi, à ne rien faire.
– Ce serait dommage, vous êtes encore jeune.
– Vous n’avez pas de vie à passer votre temps à lutter contre la corrida. Vous êtes des violents, j’ai reçu un courrier avec des lames de rasoir. Vous êtes insultants. A Béziers, la police a arrêté un anti saoul, parmi une dizaine de personnes. Bien sûr, vous avez dit qu’il n’était pas avec vous. Je viens des quartiers, je n’avais pas d’autre choix que trafiquant de drogue ou torero. La musique, c’était impossible…
– Allons, tous les enfants des quartiers ne sont pas toreros ou trafiquants, il y a de nombreux autres métiers.
– Pour moi, si. Je ne suis pas un mouton, je suis un gagneur.
– Pourtant vous êtes un mouton à la solde de la mafia taurine. Combien gagnez-vous par rapport à eux ?
– Ils sont venus me démarcher.
– C’est bien ce que je dis, vous croyez exister, mais vous les servez, alors que vous ne voulez pas être un mouton.
– Je n’aime pas tuer, ce que j’aime c’est danser avec le taureau (et il fait une passe dans le rayon des dentifrices).
– Tiens, votre collègue Morenito de Nîmes m’a dit la même chose.
– Je ne vais pas tout changer.
– Et pourquoi pas ? Créez de nouveaux spectacles, sans tortures, sans mise à mort, mais pour cela, il faut du courage.
– Je n’aime pas la chasse, je n’y vais pas, je ne dis rien.
– Parce que vous n’en avez rien à foutre des animaux.
– Si, j’ai un chat.
– Vous lui plantez les banderilles ?
– Vous ne savez rien d’un taureau, vous les comparez aux chats, aux chiens. Je vous emmène, on verra si vous traversez les troupeaux. Ils vous chargent.
– J’habite en Camargue, je ne les vois pas charger. S’ils le font dans l’arène, c’est parce qu’ils sont apeurés et voient qu’ils n’ont pas d’échappatoire. De toutes façons, vous savez qu’ils ont une vue très basse, c’est pourquoi ils ne chargent pas l’homme.

Alors, il me montre une cicatrice aux reins, épique.
– Je ne torée plus.
– Oui, vous pervertissez et endoctrinez les enfants, c’est pire.
– Non, je leur transmets nos traditions. Je les fais rêver, je leur enseigne le respect.
– C’est aux parents de le faire. Si vous voulez éduquer les enfants, soyez éducateur, pas professeur et directeur d’une école taurine !

J’ai clos ce débat surréaliste car il aurait pu durer des heures et on tournait en rond. Un dialogue de sourds, certainement vain, entre un passionné de corrida et une anti déterminée. Des représentants de deux mondes totalement différents. Les uns défendent les animaux, les autres n’en ont rien à faire et ne pensent qu’à leur propre personne.

Dominique Arizmendi