Corrida : pourquoi il faut préserver enfants et adolescents de ce spectacle cruel (Matthieu Ricard)

Dans une tribune publiée par le Figaro le 31 octobre 2019, Matthieu Ricard répond à celle des quarante personnalités procorrida qui ont exprimé leur opposition à l’interdiction de la corrida aux moins de 16 ans et ont défendu la tauromachie (Figaro du 11 octobre 2019).

Matthieu Ricard revient longuement à cette occasion sur le colloque organisé par Samantha Cazebonne à l’Assemblée le 17 octobre 2019, colloque auquel il a participé dans la session “Protéger les enfants de l’exposition à la violence exercée sur les animaux”.

Corrida : pourquoi il faut préserver enfants et adolescents de ce spectacle cruel

Le moine bouddhiste* répond à la tribune des quarante personnalités qui, dans Le Figaro, se sont opposées à l’interdiction de la corrida pour les moins de 16 ans et ont défendu la tauromachie (nos éditions du 11 octobre).

Certains pays affirment que la Déclaration des droits de l’homme ne saurait être universelle et ne s’applique pas à leur culture ou à leur système politique. Fort heureusement, la France n’est pas de ceuxlà. Elle a aussi été l’une des premières signataires de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant. Le Comité des droits de l’enfant à l’ONU, qui veille à ce que ces droits fondamentaux soient respectés, a statué sans ambiguïté que « la participation d’enfants et d’adolescents (garçons et filles) à des activités liées à la tauromachie constituait une violation grave des articles de la Convention ». Il a donc recommandé aux États membres de prendre des mesures législatives et administratives afin d’interdire cette participation. Or, une quarantaine de signataires du monde « des arts et de la culture » a publié dans les colonnes du Figaro (daté du 11 octobre dernier) un manifeste qui s’oppose à la proposition de loi en faveur de la protection des enfants contre la violence taurine.

Selon Philip Jaffé, la position du Comité, dont il est membre, se fonde sur une réflexion qui prend en compte les capacités évolutives de l’enfant, son degré d’autonomie, la responsabilité parentale ainsi que le rôle de l’État dans sa tolérance envers des pratiques plus que douteuses. « Nous soupesons ces principes pour que notre position soit claire, ferme et unanime. Qu’il y ait un argument culturel ne change pas grand-chose. C’est la situation de l’enfant qui est au cœur du mandat du Comité, en particulier les risques évidents, scientifiquement étayés, que fait encourir à l’enfant le fait d’être associé de quelque manière à la tauromachie. »

Cette argumentation n’a rien à voir avec un puritanisme rétrograde ou un mépris de l’art, comme le suggère cet appel signé par les protestataires. Lors du colloque organisé à l’Assemblée nationale (auquel j’ai participé), à l’initiative de la députée Samantha Cazebonne, le psychiatre Jean-Paul Richier a fait des recommandations qui reposent non seulement sur de nombreuses études scientifiques relatives aux effets de l’exposition des jeunes à la violence, mais aussi sur l’analyse de nombreux témoignages de personnes qui furent profondément traumatisées dans leur enfance pour avoir été contraintes d’assister au spectacle de la corrida, sous la férule de leurs parents. Elles affirment avoir alors éprouvé des sentiments de pitié, d’injustice, d’impuissance, de colère, ainsi qu’une incompréhension envers la foule enthousiaste des spectateurs. Les blessures successives, les effusions de sang, l’affaiblissement puis la mort lente et douloureuse de l’animal peuvent profondément et durablement marquer les enfants. Ces témoignages sont le plus souvent ignorés afin de mettre en avant ceux d’autres enfants qui disent prendre plaisir à ce spectacle sanglant et souhaitent s’entraîner à la tauromachie. En France, les mineurs, quel que soit leur âge, peuvent y assister et les organisateurs favorisent leur présence par des réductions de prix, voire par la gratuité des places.

Près de 3 500 études scientifiques et tous les travaux de synthèse publiés durant la dernière décennie ont montré que le spectacle de la violence commence par choquer l’enfant. Puis vient une période de désensibilisation, parfois suivie d’une addiction. Plus grave encore, le spectacle de la cruauté se traduit également par une tendance accrue à l’exercer. Selon l’Académie américaine de pédiatrie, « les preuves sont claires et convaincantes : la violence dans les médias est l’un des facteurs responsables des agressions et de la violence ». Ces effets sont durables et mesurables. Les enfants sont particulièrement vulnérables, mais nous sommes tous concernés. Ces travaux ont aussi permis de réfuter l’hypothèse selon laquelle regarder des scènes violentes permettrait à l’individu de se purger de ses pulsions agressives latentes. Il est bien établi aujourd’hui que les images violentes atténuent les réactions émotionnelles à la violence, abaissent la propension à porter secours à un inconnu victime d’agression et affaiblissent la capacité d’empathie.

Évoquer l’art pour justifier la pratique de la tauromachie relève d’un esthétisme morbide. Tuer n’est pas un art et la mort n’est ni une œuvre ni un spectacle. « Là où coule le sang, l’art est impossible », écrivait Eugène Delacroix dans son Journal.

Face au sentiment de profond écœurement suscité par de telles affirmations, n’est-il pas plus humain de se tourner vers Émile Zola, qui qualifiait les courses de taureaux de « spectacles dont la cruauté imbécile est, pour les foules, une éducation de sang et de boue » ?

On cite Hemingway, Pierre Louÿs… Mais on pourrait citer autant d’auteurs reconnus qui considéraient la corrida comme un reliquat barbare des jeux du cirque : José-Maria de Heredia, Georges Courteline, Léon Bloy, Jules Lemaître, Théodore Monod, Jacques Derrida, Jacques Brel… pour n’en évoquer que quelques-uns.

On a en effet parfois soutenu que la pratique de la corrida était une école de vertu. Telle était déjà l’opinion de Pline à propos des jeux du cirque. Dans son panégyrique de l’empereur Trajan, il considérait que ces divertissements sanglants contribuaient à forger les valeurs morales qui incluaient le courage, la discipline, la fermeté, l’endurance, le mépris de la mort, l’amour de la gloire et le désir de vaincre. On parait ainsi ces massacres d’un manteau de vertu : sans parler des gladiateurs, ledit Trajan ordonna la boucherie publique de 11 000 animaux sauvages pour célébrer l’une de ses victoires, et Néron autorisa ses gardes du corps à massacrer 400 ours et 300 lions avec des javelots.

Cultiver la vertu en nuisant à l’autre n’est-il pas un contresens éthique ? La bravoure et la maîtrise de soi ne perdent-elles pas tout leur sens lorsqu’elles s’exercent aux dépens de la vie d’autres êtres qui ne sont coupables d’aucun crime ? Le vrai courage ne consiste-t-il pas plutôt à risquer sa propre vie pour en sauver une autre ? Où réside la dignité du combattant lorsque son « adversaire » est un être innocent auquel il est interdit de combattre à armes égales ?

Les débats du colloque tenu à l’Assemblée ont conclu qu’interdire le spectacle de la corrida et la participation aux écoles taurines aux jeunes de moins de 16 ans constitue de toute évidence une étape bienvenue tant pour la protection de l’enfance que pour la défense des animaux. Combattre les violences envers les animaux, c’est aussi protéger les enfants.

MATTHIEU RICARD

* Dernier ouvrage paru : « À nous la liberté ! », coécrit avec Christophe André et Alexandre Jollien (L’Iconoclaste – Allary Éditions, 2019). La version intégrale de la tribune de Matthieu Ricard est à retrouver sur FigaroVox Premium.