Les jours de la corrida sont comptés

“Les jours de la corrida sont comptés”. C’est ainsi que les anticorrida envisagent le début de la nouvelle saison taurine, à l’approche de la grand manifestation prévue à Madrid le 27 mai.

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En 2016, une enquête menée par l’organisation World Animal Protection a révélé que 84% des jeunes Espagnols se sentent honteux de vivre dans un pays tauromachique. C’est peut-être pourquoi de plus en plus de gens croient que la tauromachie appartient désormais au passé. Cette pratique est aujourd’hui plus que jamais en train d’agoniser.

Depuis quelques temps déjà, la lutte anti-corrida fait partie intégrante des soi-disant «fêtes nationales». Les militants sautent sur le sable des arènes, organisent des manifestations de masse, protestent aux portes des arènes ou collectent des signatures pour mettre fin à la corrida.

Bien que pour le moment ils le fassent en vain, quelques avancées semblent donner raison à ceux qui prédisent la fin des corridas, depuis le retrait de subventions à l’interdiction dans certaines villes ou régions, en passant par les recommandations des Nations Unies de garder les enfants loin de la violence implicite de la tauromachie. Des initiatives qui semblaient impensables il y a seulement quelques années.

Le grand saut

Sandro fut l’un des premiers à faire un saut dans une arène pour dénoncer la cruauté des corridas. “C’était le 4 mai 2008“, se souvient-il. “Six activistes anonymes se sont rendus à l’arène de Las Ventas pour demander l’abolition de la corrida. Et j’aime m’en souvenir comme ça : mettre des noms sur ces anonymes réduit la force d’une action qui vise à transmettre une idée.

Jusqu’alors, la lutte contre la corrida s’était développée autrement. “Il y avait beaucoup de gens qui travaillent très sérieusement à différents niveaux pour obtenir l’abolition, mais dans l’imaginaire collectif les anticorrida étaient, comme je l’ai dit à un ami, ces dames hystériques qui crient à la télévision “, dit-il.

A partir de cette action de la Fondation Equanimal et des suivantes, le débat est devenu quotidien et constant. Quelques mois plus tard, un événement s’est tenu au Parlement européen et un mouvement a commencé à prendre forme, Barcelone Mata, qui plus tard a été renommé Plateforme Prou, et qui a été la force motrice de l’initiative législative populaire en 2010 qui a obtenu l’abolition des corridas en Catalogne, devenue effective le 1er janvier 2012“, se souvient Sandro.

Tout au long de cette décennie, les choses ont évolué. Beaucoup des actions menées, selon Sandro, «mèneront tôt ou tard à la disparition de la corrida. Mais d’autres vont prolonger leur agonie. D’une part, les gens perdent leur peur ou leur timidité de se déclarer anti-tauromachie. De l’autre, le monde taurin, conscient de son déclin, fait tout pour ne pas disparaître. Et ce qui se passe est la même chose qui se produit fréquemment dans d’autres domaines : chaque avancée, chaque succès, chaque action provoque une réaction plus ou moins énergique de l’adversaire“.

Peur et dégoût à Las Ventas

Comme Sandro, bien que plus récemment, Claudia a également sauté dans l’arène de Las Ventas et participe régulièrement à divers événements en faveur de la défense des droits des animaux. Ces jours-ci, avec le début de la saison de la tauromachie, elle se sent triste et impuissante. «Savoir qu’ils continueront à blesser et à torturer à mort ces pauvres taureaux est déchirant», dit-elle avec rage.

Est-ce que j’ai peur quand je saute dans une arène ? Je le vis plus comme une opportunité d’aider ces êtres non protégés. Au moment où je le fais, plus que la peur, j’éprouve de la joie à participer à quelque chose en quoi je crois. C’est ma façon de contribuer à mon niveau contre cette sauvagerie.

Et, comme Claudia, tous les militants qui sautent dans une arène savent à quoi ils s’exposent : au mieux, une grêle d’insultes et d’objets jetés par les aficionados par les fans. Au pire, des attaques physiques comme celui subie récemment par Oscar del Castillo, fondateur de l’organisation anti-corrida Gladiadores por la paz (gladiateurs pour la paix) quand il a reçu plus de vingt coups de poing d’un policier après avoir fait irruption sur le sable en pleine corrida, dans la municipalité madrilène de Valdemorillo.

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Il y a toujours de la peur“, reconnaît Oscar. “Sinon, nous serions imprudents et téméraires. Parce que nous avons été blessés à de nombreuses reprises : dents cassées, bras cassés, côtes cassées… D’autres se sont retrouvés derrière des barreaux ou avec des menottes. Mais ce n’est pas la peur de tout cela qui m’inquiète le plus, c’est celle de bousiller quelque chose. Nous avons beaucoup de responsabilités et ces actions doivent être mesurées au millimètre pour s’assurer que le message sera transmis correctement. Entre créer de la sympathie et créer le rejet, il y a une ligne très fine. Il est de notre devoir de bien faire les choses pour eux, pour ceux qui ne quitteront pas l’arène en vie.

Compte à rebours

Kontxi, âgée de 58 ans, est une autre vétéran du mouvement, dont elle fait partie depuis 22 ans, et elle a donc une large perspective sur l’évolution de l’activisme anti-tauromachie. “La corrida est dans son compte à rebours final et c’est motivant“, dit-elle. “Au cours des dix dernières années, les corridas ont chuté de 60% et il en est ainsi pour toutes les fêtes de village. Il est de plus en plus difficile pour les institutions publiques de continuer à maintenir des subventions, et les élus qui s’opposent ouvertement à cette pratique se multiplient.

Dans le même temps, la lutte anticorrida évite de tomber dans le triomphalisme. “Certaines personnes croient que ce combat est gagné. Elles ont tort“, dit Kontxi. “Nous devons continuer à nous battre, car rien que cette année, des milliers de taureaux vont mourir. Nous devons nous mettre à la place de chaque taureau. Nous avons besoin de plus en plus de gens pour aller aux manifestations anticorrida, dans les villes et les villages. Le rejet social doit être beaucoup plus large.

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Óscar est sur la même ligne: “J’espère que, comme l’année dernière, nous aurons une grande campagne avant la manifestation, qui aura lieu le 27 mai, et dans laquelle nous diffuserons un message clair : la tauromachie c’est la violence. Nous voulons augmenter la participation à la manifestation et être plus visibles pour la société, pour que tout le monde se positionne, pour faire pression sur les politiciens et montrer au monde taurin qu’un message d’amour mettra fin à leur tradition cruelle.

Sandro met en garde : la fin de la tauromachie ne sera pas une tâche facile. “Les taurins ont également essayé d’évoluer. Pas tellement dans les corridas, qui sont toujours aussi cruelles, mais en termes de communication et en essayant de déguiser le combat pour obtenir l’acceptation ou au moins la tolérance de la partie indifférente de la population“, dit-il. “Ils tentent de faire passer les toreros pour des gens cultivés et raffinés, et ils mettent en avant les corridas en utilisant les techniques de marketing les plus modernes. Pour cela, ils ont beaucoup investi et très bien dans les services de professionnels.

Les grands toreros et les grands éleveurs ne veulent pas perdre leurs privilèges de propriétaires fonciers“, explique Kontxi. “Et les aficionados ont l’habitude de ne jamais laisser personne se demander ce qu’ils font. Il suffit de voir l’arrogance qu’ils dégagent et les insultes qu’ils nous donnent chaque fois qu’ils nous voient, en particulier les femmes.

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Óscar dénonce, à son tour, les stratégies du monde taurin pour perpétuer la tradition. “A chaque fois, ils offrent plus de places gratuites pour cacher la baisse de fréquentation, mais leurs campagnes visant à améliorer leur image sont désastreuses et ridicules“, dit-il.

Ils créent des fondations comme celle du taureau de combat pour donner se frapper la poitrine en disant “Eh regardez, nous résistons”. Et c’est ce qu’ils font : résister comme ils peuvent le peu de temps qui leur reste. Mais chaque fois qu’ils entendent le mot abolition, il est facile de voir comment ils se décomposent. La victoire sera à nous. Non, je me corrige : elle sera aux animaux“, prédit-il.

Source (en espagnol) : La Sexta
Adaptation en français : RL

Oscar del Castillo et Kontxi Reyero font partie des organisateurs de la manifestation de Madrid.