Lettre au ministre de l’Education nationale sur les sorties scolaires à l’exposition “Tauromachies universelles”

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Objet : sorties scolaires à l’exposition «Tauromachies Universelles»

Paris, le 10 décembre 2017

Monsieur le Ministre,

Le jeudi 16 novembre 2017, le collège Marie Curie de Rion-des- Landes (40) organisait une sortie scolaire à une exposition itinérante intitulée « Tauromachies Universelles ».

Cette exposition, qui comprend plus de 80 panneaux et un film de plus d’1 heure, est organisée par deux associations, l’Union des villes taurines de France (UVTF) et l’Observatoire national des cultures taurines (ONCT). Elle a été inaugurée en novembre 2015, dans le cadre d’une convention entre l’UVTF et l’ONCT dont le financement sur 3 ans s’élève à 1 million d’euros. Son objectif explicite est de légitimer et de promouvoir la corrida, notamment en visant le jeune public. Le texte de l’UVTF présentant cette exposition vise «tous les collèges et lycées des 50 villes taurines françaises », et conclut (le texte en gras est d’origine) :

« L’objectif est de créer une pépinière d’aficion pour renouveler le public des arènes.
Chaque participant à ces journées se verra offrir la plaquette “La course de taureaux“.
Une journée de clôture sous forme de fête taurine privée (tienta) pourra être ajoutée au programme.
Aux élèves intéressés, il serait judicieux de pouvoir offrir ensuite une entrée aux arènes en feria. »

D’après l’UVTF, plus de 200 collégiens (11 à 15 ans) ont été emmenés à cette exposition à Rion-des-Landes, et étaient invités à la « Fiesta Campera » du week-end suivant, où cinq bovinés étaient percés de divers instruments (pique, banderilles, épée, puntilla) durant quinze à vingt minutes jusqu’à la mort. La collaboration d’un établissement public de l’Éducation nationale à la promotion de la corrida nous inquiète. Elle inquiète aussi les associations d’opposition à la corrida qui se sont jointes à nous et sont concernées par la question du jeune public. En février 2015, une enquête IFOP/Alliance Anticorrida montrait que 73 % des Français sont favorables à la suppression des corridas, et que 83 % approuvent l’interdiction d’y assister pour les moins de quatorze ans. Et en mars 2017, une enquête IFOP/Alliance Anticorrida axée sur les dix départements français dits « de tradition taurine » montrait que 75 % des citoyens de ces départements sont défavorables aux corridas, et que 84 % approuvent l’interdiction d’y assister pour les moins de quatorze ans.

En janvier 2016, lorsque l’exposition « Tauromachies Universelles » s’était tenue à Nîmes, plusieurs centaines d’écoliers, en provenance de 22 établissements scolaires dont des écoles maternelles, y avaient été conduits. L’Alliance Anticorrida, dont le siège est à Nîmes, avait dénoncé les pressions sur une enseignante, et fermement protesté à l’encontre de la ville de Nîmes, soulignant notamment les scènes violentes auxquelles étaient exposés les enfants, en s’appuyant sur l’article 227-24 du Code pénal sanctionnant les messages à caractère violent auprès de mineurs.

En mai 2016, cette exposition devait se tenir à Orthez (64), impliquant des écoles, collèges et lycées, sous la conduite d’enseignants. L’Alliance Anticorrida avait interpellé le maire en s’appuyant sur cet article 227-24. L’exposition avait été annulée au motif officiel d’un différend entre l’UVTF et l’ONCT.

L’implication d’établissements publics de l’Éducation nationale dans la promotion de la corrida auprès des mineurs n’est pas acceptable à plusieurs titres :

1 – La présence de mineurs aux corridas peut avoir des effets néfastes sur eux. Notre collectif PROTEC, qui regroupe plus de cent psychiatres et psychologues, argumente notamment les risques d’effets traumatiques et d’accoutumance à la violence. L’association Éducation Éthique Animale souligne que ce type de pratiques dites « pédagogiques » va à l’encontre de la lutte contre le harcèlement et les violences en milieu scolaire. En effet, de nombreuses études attestent du lien entre la violence sur les animaux et les violences sur les humains. L’exposition à une violence réelle gratuite envers les animaux, fût-elle cautionnée par une culture, une tradition, ou un attrait familial, peut favoriser chez certains enfants une propension à la violence ou au harcèlement.
Et surtout, ces dernières années, le Comité des Droits de l’Enfant, organe de l’ONU officiellement chargé de vérifier l’application de la CIDE (Convention internationale des droits de l’enfant), convention juridiquement contraignante pour les États parties, a demandé de tenir les mineurs à l’écart des courses tauromachiques sanglantes à six des huit États où elles se pratiquent encore. La France a ainsi fait l’objet de cette recommandation en janvier 2016.
Non seulement l’État français s’est jusqu’à présent peu soucié de cette recommandation, mais l’UVTF se prévaut, dans son texte de présentation, de l’aval du contenu de l’exposition par le ministère de l’Éducation nationale, « ce qui le rend inattaquable » et « permet aux chefs d’établissements sollicités de justifier leur décision de le proposer aux élèves ».

2 – L’exposition « Tauromachies Universelles » contient en elle-même des images choquantes, que ce soit dans ses panneaux ou dans le film présenté. On y voit non seulement des taureaux ensanglantés par des armes de métal, mais aussi de violentes images de toreros encornés, dont l’absence de signification peut choquer durablement les enfants, et qui véhicule une curieuse idéologie de l’auto-sacrifice (un panneau précise : « La corrida n’aurait aucun sens sans […] ce risque permanent de blessure grave ou de mort du torero »).
Lors du passage de l’exposition à la médiathèque de Béziers, en juillet 2017, suite à l’intervention de la FLAC (Fédération des Luttes pour l’Abolition des corridas, qui représente une quinzaine d’associations), des affiches d’avertissement furent apposées aux entrées : « Attention : certaines images peuvent heurter la sensibilité des plus jeunes ainsi que des personnes non averties ».

3 – La corrida n’est pas seulement l’objet d’opinions différentes, elle est source d’intenses polémiques dans chacun des huit pays de la planète où elle existe, car elle cristallise les divergences de conception du rapport entre les hommes et les animaux. L’Éducation nationale se doit de garantir un minimum d’objectivité dans les points de vue présentés aux enfants.

4 – Enfin, cette exposition véhicule des informations biaisées voire fausses. Personne ne conteste la place capitale qu’ont occupée les bovinés dans de nombreux domaines de l’histoire de l’humanité. Mais la « relation immémoriale entre l’Homme et le Taureau », pour reprendre les termes de la présentation de l’exposition, y est quasiment réduite à sa dimension agonistique et/ou ludique.
Cette dimension est d’ailleurs largement imaginée en ce qui concerne les gravures et les peintures pariétales solutréo-magdaléniennes. Un panneau de l’exposition commente ainsi la scène de l’homme et du bison de la grotte de Villars, qu’il fait remonter à 23 000 ans : « bras levé, l’homme défie l’animal qui le charge » […] « cette scène est une “tauromachie” ».
Passons sur cette date arbitraire de « 23 000 ans », qui emmène au-delà de deux écarts-types du plus ancien âge « carbone 14 calibré » des traces pariétales de charbon de bois dans la grotte de Villars.

L’ONCT, l’une des deux associations taurines organisatrices, s’est même emparée de la fameuse salle dite des Taureaux de la grotte de Lascaux, au point d’inclure dans son logo l’un des aurochs représentés.

La FLAC a effectué depuis des années un travail d’information auprès des spécialistes concernés quant à cette entreprise de récupération. Ainsi, Jean Clottes, préhistorien considéré comme l’un des spécialistes de l’art pariétal, répétait en 2015 : « Dans l’art préhistorique, nous n’avons rien qui rappelle la corrida ». Norbert Aujoulat †, préhistorien français qui avait longuement étudié la grotte de Lascaux, avait sobrement résumé en 2007 : « Lascaux c’est la vie, la corrida, c’est la mort ».

La conservatrice de la grotte de Lascaux et la municipalité de Montignac, dans le territoire de laquelle se trouve la grotte, ont quant à elles fait part de leur désapprobation vis-à-vis de ce détournement. L’association No Corrida a de son côté mis en lumière un article de l’historien Éric Baratay (1997) : « Comment se construit un mythe : la corrida en France au XXe siècle », dont elle reproduit des extraits dans une publication de 2014. L’historien y déconstruit notamment les références tauromachiques au culte de Mithra.

Par ailleurs, hors ces considérations préhistoriques ou historiques, il y a dans cette exposition des entorses délibérées à la réalité ou aux avis des experts. Ainsi :

  • Sur la reconnaissance culturelle de la corrida, on lit : « En inscrivant la Tauromachie dans son patrimoine culturel immatériel en 2011, la France a rendu justice à une culture riche et profondément ancrée dans ses territoires de tradition. »
    Affirmation délibérément inexacte. Si la tauromachie fut dans un premier temps consignée à l’inventaire du PCI français, d’ailleurs à l’insu du ministre de la Culture de l’époque, en 2015 la Cour Administrative d’Appel de Paris a considéré cette inscription comme ayant été abrogée, et en 2016 le Conseil d’État a considéré le pourvoi de l’UVTF et l’ONCT comme irrecevable.
  • Sur la présence d’enfants aux corridas, on peut lire : « [La corrida] est pour nos enfants une expérience enrichissante proposant des valeurs positives et structurantes dans un respectueux et affectueux partage. »
    Or, comme nous le soulignions plus haut, le Comité des Droits de l’Enfant, organe de l’ONU constitué de 18 experts indépendants élus par les État parties, a demandé de tenir les mineurs à l’écart des courses tauromachiques sanglantes à six États à ce jour, dont la France.
  • Sur la population des taureaux de corrida, on peut lire en gros sur un panneau : « Espèce protégée » « La corrida est le symbole de la gestion respectueuse d’une espèce dans son environnement. »
    Et sur le panneau suivant : « La mort du taureau dans l’arène est la condition de survie de l’espèce » « Si les corridas disparaissaient, l’espèce du toro bravo disparaîtrait aussi. »
    L’espèce, taxon fondamental dans la classification phylogénétique telle qu’enseignée à l’école, est à la base du souci pour la biodiversité animale. Mais la race bovine dite « de combat » n’est quant à elle qu’une variété domestique sélectionnée par l’homme. Confondre les concepts d’espèce animale et de race domestique relève soit d’une profonde méconnaissance, soit d’une volonté délibérée de tromper, et dans tous les cas induit les enfants en erreur.
  • Sur la douleur chez le taureau, on peut lire : « [L]a violence apparente [de la corrida] est à relativiser : dans la fureur du combat, comme des études cliniques récentes l’ont montré, la libération massive de bêta-endorphines annihile la douleur relative de blessures superficielles au regard de la masse de l’animal. […] Par nature, le taureau est peu sensible à la douleur et inaccessible à la souffrance. »
    De toutes les contre-vérités assénées aux enfants dans cette exposition, celle-ci est la plus scandaleuse. Les soi-disant études sur les bêta-endorphines ne sont le fait que d’un vétérinaire de l’Université Complutense de Madrid, n’ont fait l’objet que d’une publication dans la revue interne de cette université en 2007, puis de deux thèses dirigées par cet enseignant, et n’ont jamais été relayées par la moindre revue scientifique. Le Conseil national de l’Ordre des vétérinaires de France a d’ailleurs en 2016 balayé cette idée et confirmé sans ambiguïté que le taureau souffre.

En conclusion

Nous comprenons tout à fait en soi le principe de l’attachement aux traditions, aux cultures, et aux identités, fussent-elles minoritaires, ainsi que le souci de les transmettre aux enfants. Mais c’est aussi en sachant écarter ou adapter certaines d’entre elles que l’humanité a évolué. Les constructions culturelles se considérant comme intangibles sont avant tout sources de problèmes.

Et la question des mineurs confrontés à la corrida en France a ceci de spécifique qu’elle pourrait être aisément résolue, contrairement à bien d’autres questions plus graves, mais beaucoup plus complexes.

Compte tenu des observations ci-dessus exprimées, nous demandons instamment au ministère de l’Éducation nationale de préciser sa position sur les visites d’écoliers à l’exposition itinérante intitulée « Tauromachies Universelles ».

Nous vous prions de recevoir, Monsieur le Ministre, l’assurance de notre considération respectueuse.

Jean-Paul Richier, pour le collectif PROTEC
Marie-Laure Laprade, pour Éducation Éthique Animale
Claire Starozinski, pour l’Alliance Anticorrida
Thierry Hély, pour la Fédération des Luttes pour l’Abolition des Corridas
Roger Lahana, pour No Corrida

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Une version de cette lettre annotée de nombreuses sources peut être consultée sur le site de PROTEC.