Une imposture culturelle

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petit-journal-600pxLa corrida a été interdite en France dès son introduction dans notre pays en 1853 par Eugénie de Montijo, marquise espagnole devenue épouse de Napoléon III. La loi Grammont de 1850 réprimant les sévices sur des animaux domestiques aurait dû l’en empêcher, mais par un subterfuge juridique grossier, il fut considéré que le taureau dit « de combat » était sauvage (bien qu’élevé par l’Homme) et donc n’en relevait pas. Une seconde loi promulguée en 1895 remédia à cette vision absurde. Cela aurait dû être la fin de la courte histoire de la corrida en France.

Il n’en fut rien. Les populations du sud de notre pays refusèrent d’appliquer la loi, élus en tête. Après des décennies de sédition et d’émeutes violentes, ce fut l’État qui céda en 1951, dépénalisant les sévices et actes de cruauté à l’encontre d’animaux partout où une « tradition locale ininterrompue » recourrait à leur pratique. Ce laxisme sélectif a initialement concerné une vingtaine de communes, puis a été élargi à douze départements du sud du pays lors d’un jugement en cassation qui a fait jurisprudence à Toulouse en 2006. Il est important de souligner que la corrida n’a jamais été légalisée en France stricto sensu. Elle est et reste un délit clairement défini par l’article 521-1 du Code pénal (livre V : Des autres crimes et délits). Le fait que cet acte délictueux soit exempt de peine dans les douze départements en question ne signifie pas qu’il ne s’agit plus d’un délit, mais seulement qu’il n’est pas réprimé sur cette partie du territoire.

Les aficionados aiment à se présenter comme des gens respectueux de la loi. Or, c’est précisément en la violant pendant près d’un siècle qu’ils ont pourtant obtenu que la loi se plie à leur incivisme brutal et persistant. Ce mépris général pour la légalité à chaque fois qu’elle s’oppose à leurs intérêts est général.

Depuis 1951, le milieu tauromachique n’a eu de cesse de se donner une image culturelle, aussi bien en France qu’en Espagne. Il ne s’agit pas d’une simple aspiration à un vernis de respectabilité, difficilement crédible s’agissant de pratiques sanguinolentes et morbides données en public. Le vrai rationnel derrière cette revendication permanente est bien plus prosaïque : il est purement financier. Les spectacles de corrida sont très majoritairement déficitaires. Pour les marchands paniqués de supplices codifiés confrontés à une situation économique en voie d’asphyxie, l’avidité pour l’argent se fait donc de plus en plus féroce. Qui dit culture dit avantages fiscaux. Qui dit culture dit importantes subventions. Qui dit culture dit plus ample diffusion dans les médias. Qui dit culture dit élargissement du public, y compris chez les enfants dès le plus jeune âge.

Dès les années 80, donc bien avant l’inscription en 2011 de la corrida à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel de la France (PCI), la culture était invoquée pour couvrir des malversations fiscales et a continué à l’être depuis. Côté espagnol, c’est une offensive analogue qui est menée par le lobby tauromachique pour un classement en tant que Bien d’Intérêt Culturel (BIC) dans le seul but de tenter d’imposer le rétablissement des corridas en Catalogne espagnole qui les a abolies il y a quelques années, ce qui n’a pourtant aucune chance d’être efficace en raison de l’autonomie politique de cette région.

En parallèle, malgré une nette majorité de la population de la France opposée à la corrida et au dépôt, depuis début 2000, d’une douzaine de propositions de projets de loi par des parlementaires de tous bords demandant son abolition ou au minimum une restriction d’accès aux mineurs (dont sept lors de la législature 2012-2017), jamais la question de la suppression de l’exception favorable à la corrida n’a été mise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. Ce déni de démocratie systématique est l’une des manifestations les plus inacceptables de la puissance du lobby aficionado dans les cercles du pouvoir.

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